La note d’intention

Par François Porcile et Sylvie Dreyfus-Alphandéry, programmateurs des Rencontres cinéma et société

Il existe un temps avant le rouleau compresseur du web, un moment où le cinéma était le vecteur de retrouvailles collectives, d’enthousiasmes partagés, de découvertes d’univers sonores et de chansons qui se transmettaient avec des films que tous découvraient ensemble, nourrissant ce qui deviendra une mémoire populaire, bien au-delà des films qui les ont fait naître.

Les films choisis et leurs chansons évoquent des périodes de l’histoire collective comme des trajets singuliers ; les chansons, les environnements sonores particuliers sont des marqueurs du temps qui passe et demeurent les témoins vivants d’une époque. C’est à ce cheminement à travers le temps que nous vous invitons dans cette programmation.

Au début des années trente, alors que le cinéma sonore en est encore à ses balbutiements, À nous la liberté, film gauchiste et libertaire, dont la chanson est un succès immédiat qui dépasse largement le cadre du film, dénonce la déshumanisation du travail. Trois ans plus tard, en 1934, Jean Vigo dans le film météore L’Atalante, fortement marqué par le surréalisme et le réalisme poétique, dépeint à sa façon les rapports de classe et l’univers marginal de la batellerie, qui s’exprime avec chaleur dans la chanson emblème du film Le chant des mariniers.

Deux films nous plongent dans l’atmosphère du Front populaire, de ses conquêtes, de ses espoirs mais aussi de ses désillusions : La Belle équipe, le film dans lequel éclate avec le plus d’évidence l’esprit du Front populaire, à travers sa chanson que tout le monde fredonne Quand on s’promène au bord de l’eau, et ce, malgré sa fin pessimiste. En effet ce film eut deux fins différentes car les producteurs imposèrent à Julien Duvivier une fin optimiste qu’il réalisa mais qui ne fut pas celle qui eut sa préférence. Prends la route est une comédie légère qui reflète de manière plus souriante l’esprit du Front populaire, le temps libre et l’espace retrouvés grâce à la conquête des congés payés et à la locomotion sur deux roues. Les chansons de ce film reflètent avec bonheur l’air du temps et l’esprit de l’été 36.

Dans les années cinquante, Si tous les gars du monde eut un immense succès : sa chanson emblématique Si tous les gars du monde voulaient bien se donner la main était sur toutes les lèvres, et ce succès dure encore… Sorti peu avant les événements sanglants de Budapest, ce film fut un formidable pied de nez à la guerre froide et à la division du monde par blocs, un appel à la solidarité qui fut également un pied de nez aux pouvoirs politiques. West side story est un succès planétaire dont les « songs » font encore et toujours le tour du monde. Ancré dans un New-York cosmopolite mais profondément hostile aux pauvres incarnés par les jeunes portoricains, c’est un film qui demeure très contemporain en ce qu’il met en scène, à travers la lutte entre des bandes rivales, la misère sociale.

Décennie ambivalente que sont les années soixante traversées à la fois par les désirs d’émancipation des peuples, les derniers soubresauts des guerres coloniales, la lutte pour les droits civiques aux États-Unis. La grande chanteuse Nina Simone, dans le film What happened, Miss Simone ? incarne très fortement ce combat. La vieille dame indigne mène à sa manière tendre, désinvolte et caustique un autre combat : celui de l’émancipation des corvées ménagères et de la domination masculine, dans un Marseille populaire, tandis qu’à l’opposé géographique, à Boulogne-sur-mer, Bernard, le jeune démobilisé de Muriel ou le temps d’un retour est aux prises avec un passé qui ne passe pas, la torture en Algérie.

Un pas de côté, dans ces rencontres cinématographiques, voici un hommage à la télévision quand elle a produit le meilleur. Discorama, animé par Denise Glaser, de 59 à 75 fit découvrir à la France entière rivée devant le petit écran, le dimanche à l’heure du déjeuner, des chanteurs parfaitement inconnus alors comme Maxime le Forestier ou Georges Moustaki, parolier d’Édith Piaf, qui chanta la première fois, au cours d’une émission de Discorama Avec ma gueule de métèque.

Les chansons font partie du répertoire traditionnel du mouvement ouvrier. Il est à souligner que c’est un moyen privilégié d’expression des ouvrières plutôt que des milieux ouvriers masculins. Scènes de grève en Vendée en témoigne, alors que La chanson politique de Colette Magny fait découvrir cette immense chanteuse, qui interprète également une chanson qu’elle a composé avec le groupe Medvekine de Besançon Rhodia 4 X 8.

Les années soixante-dix voient l’agonie du franquisme ; le film Cria cuervos en décrit le crépuscule finissant, à travers les yeux d’une petite fille, tandis que la chanson emblématique du film Porque te vas deviendra le succès majeur de l’été 1976. Dans le pays mitoyen de l’Espagne, le Portugal, la chanson Grândola vila morena donna le signal du déclenchement de la Révolution des œillets par le Mouvement des forces armées commandé par les Capitaines d’Avril. Cette chanson vit encore intensément dans le Portugal d’aujourd’hui.

Gadjo Dilo est un vibrant hommage à la musique tzigane. Ce film montre que cette musique reste une tradition vivante et orale qui ne se laisse pas enfermer, alors que Mizike Mama évoque également la relation que les musiciennes du groupe explorent avec leur double appartenance européenne et africaine.

Dans Le bruit l’odeur et quelques étoiles, le groupe Zebda accompagne la révolte des jeunes de la cité de la Reynerie à Toulouse, en montrant à quel point la musique peut faire corps avec la réalité sociale, alors que les jeunes gens filmés dans Chante ton bac d’abord chantent leur vie, avec des chansons qu’ils ont composées eux-mêmes, livrant ainsi un témoignage intime et poétique de la vie d’élèves de terminale dans la France d’aujourd’hui.

Pourquoi, dans le cinéma, des chansons s’imposent alors que rien ne le prévoyait, comment des chansons marquent-elles si fortement leur époque, pourquoi certaines chansons traversent-elles le temps, comment la musique peut intensifier le récit et la portée d’un film, telles sont les multiples questions que nous nous proposons d’explorer avec vous.

François Porcile et Sylvie Dreyfus-Alphandéry