Bonus ! L’aventure de Ciné-Liberté (par Sylvie Dreyfus-Alphandéry)

Les années 1930 voient se développer un grand nombre d’associations qui vont intervenir simultanément dans les champs culturels et politiques.
L’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR) est créé en 1932 ; à sa tête sont placés Charles Vildrac, Paul Vaillant-Couturier, Léon Moussinac. Très vite cette association se donne pour but d’alerter l’opinion publique contre la montée du fascisme en Allemagne. Des écrivains prestigieux comme André Gide, André Malraux, Louis Aragon s’engagent à ses cotés, ainsi que des créateurs comme Charlotte Parriand. Le 21 mars 1933 un grand meeting réunit intellectuels, peintres, savants… sous la présidence de Romain Rolland et Henri Barbusse.

Le mode de fonctionnement de l’AEAR, davantage mouvement que parti, préfigure ce qui allait être le mode de fonctionnement dominant du Front populaire. En son sein, se trouvent des cinéastes comme Jean Vigo, Luis Bunuel, Jean-Paul Le Chanois…

Par ailleurs, depuis la fin des années 1920, de petites associations de cinéphiles, comme "Les Amis de Spartacus" ou" Les Amis de la Bellevilloise" programment des séances de ciné-clubs pour montrer des films interdits par la censure, tel que Le cuirassé Potemkine.

De ce double mouvement naît, le 26 novembre 1935, l ‘Alliance du cinéma indépendant (ACI). On y retrouve des cinéastes socialistes, comme Germaine Dulac, chargée de la propagande cinématographique au Parti socialiste, des critiques comme Léon Moussinac, des cinéastes comme Jean Painlevé. Cette association développe l’activité des ciné-clubs bien au delà de la région parisienne.

De cette structure naît Ciné-Liberté, qui affirme sa volonté de se structurer en coopérative pour créer une contre production témoignant de la montée des aspirations populaires. Ciné-Liberté s’engage également à défendre la liberté de parole, contre la censure, en luttant pour « la liberté de l’écran », en diffusant des films populaires français ou étrangers. À sa création, en mars 1936, Ciné-Liberté se définit comme une « alliance de cinéastes et de spectateurs contre les entraves et les tares de la production commerciale, pour une production indépendante ».

Dans la conjoncture politique du Front populaire, ce programme rallie autour de lui bons nombres de cinéastes déjà connus comme Jean Renoir, des acteurs célèbres, de Charles Dullin à Gaston Modot, en passant par Louis Jouvet, des critiques comme Georges Charensol ou Henri Jeansson. De jeunes cinéastes comme Jean-Paul Le Chanois ou Jacques Becker prennent bientôt une place importante au sein de Ciné-Liberté.

6 mois après sa création, Ciné-Liberté revendiquait 12 000 membres, répartis en sections territoriales. On trouve même le nom de Françoise Rosay, comme membre de la section de Ciné-Liberté des VI-VIIe arrondissements. En devenant membre de Ciné-Liberté , on pouvait découvrir le film de Jean Renoir, La Vie est à nous, interdit par la censure. Ciné-Liberté affirmait sa volonté de créer des liens entre les techniciens du cinéma et les spectateurs. « Comme la vie, le cinéma est à vous » était le slogan de Ciné-Liberté. La logique d’une telle politique conduit à la constitution, avec le soutien des syndicats ouvriers, de clubs populaires de cinéastes amateurs, sur les lieux mêmes du travail. Il en naît un aux usines Renault. Malheureusement, cette tentative reste sans lendemain.

La création cinématographique propre à Ciné-Liberté se situe ailleurs, dans les studios plus professionnels : souvent des opérateurs bénévoles filment ce qui va être monté, puis distribué, comme le film emblématique du Front populaire Grèves d'occupation. Les trois films de la CGT Les Bâtisseurs, Sur les routes d'acier et Les Métallos sont produits et distribués en 1938 par Ciné-Liberté ainsi que les films qui soutenaient l’Espagne républicaine. Jean-Paul Le Chanois utilise la structure de Ciné-Liberté pour produire son premier film Le Temps des cerises.
Ciné-Liberté s’efforce de réunir la somme nécessaire à la production du film de Jean Renoir La Marseillaise. Mais la souscription est trop limitée et le film est produit d’une manière plus traditionnelle.
Ciné-Liberté témoigne de l’esprit du Front Populaire : son activité se ralentit à la fin de l’année 1938, au fur et à mesure que s’éteint la connivence qui ne naît qu’à des moments de mobilisation exceptionnels entre un mouvement social, des intellectuels, des artistes. Il faudra attendre la naissance du groupe Medvedkine pour que se recréent des conditions communes de travail cinématographique entre des cinéastes et des ouvriers soucieux de travailler ensemble sur le terrain de la culture.