Note d’intention

Eh bien non, hélas, la guerre de 14-18 n’a pas été la « der des der », sans doute fut-elle la guerre la plus meurtrière du 20ème siècle. Tous les monuments aux morts des villages en témoignent dans cette France d’alors, encore majoritairement rurale.

Faire revivre, à travers le cinéma, tous ceux qui ont disparu, ou sont revenus mutilés, défigurés nous a semblé important : il ne s’agit pas seulement de devoir de mémoire, mais aussi de solidarité avec les millions de paysans, d’ouvriers, fauchés au combat. Il s’agit également de solidarité avec leurs familles, nos familles, les familles des tirailleurs sénégalais et des soldats venus des colonies, marquées par l’absence et le deuil dans la France de l’après-guerre.

Comment à travers les documentaires comme les fictions programmés lors de cette 9ème édition de la Décade cinéma et société, témoigner de l’horreur de la guerre qui a saisi tous ceux qui sont revenus du Front, en 1918, et pas la fleur au fusil comme le clamaient haut et fort les manifestations militaristes d’avant guerre ?

Il nous paraissait difficile de faire l’impasse sur le film magnifique de Jean Renoir, La Grande illusion, qui sera programmé avec le court métrage de Vladimir Léon Douaumont repris !. Outre l’immense ode à la fraternisation, ce film évoque également la question passionnante des relations entre les classes sociales, fil conducteur qu’on retrouve dans le très beau film de Bertrand Tavernier, La Vie et rien d’autre.

Les Sentiers de la gloire, de Stanley Kubrick (1957), diffusé en France seulement en 1975, pour des raisons que nous évoquerons à la Décade, met en scène la révolte des soldats contre la haute autorité militaire qui n’a pas hésité, dans certaines circonstances, à les envoyer au massacre dans des situations où l’issue du combat était désespérée. Le Pantalon, de Yves Boisset évoque également le combat collectif que menèrent les soldats contre l’arbitraire absurde des ordres des gradés.

Les historiens commencent à s’emparer de la question des manifestations de fraternisation entre soldats français, allemands, anglais ayant vu le jour dans les tranchées, en témoignent des fictions comme Joyeux Noël, de Christian Carion ou des documentaires comme Premier Noël dans les tranchées, de Michaël Gaumnitz.

Ces questions n’ont pas perdu de leur actualité. Des familles se battent aujourd’hui encore pour que leurs aïeux soient réhabilités et pas considérés comme des traîtres, alors qu’ils refusaient d’obéir à des ordres imbéciles ou parce qu’ils ont fraternisé avec les soldats d’en face. Autrement dit, cette commémoration a un écho sur des décisions et des combats du présent…

Le pacifisme, thème qui émergera massivement dans la littérature, après la guerre de 14-18, est aussi présent dans le cinéma. Maudite soit la guerre, de Jacques Lefebvre, Jacques Malnou et Catherine Varoqui raconte l’histoire du monument aux morts de Gentioux et 14-18. Refuser la guerre, de Georgette Cuvelier fait le point sur l’histoire des mouvements pacifistes pendant la première guerre mondiale. Du côté allemand, naissent aussi des films pacifistes, comme La Zone de la mort, réalisé en 1931 par Victor Trivas et proposé par notre fidèle partenaire, les archives françaises du film du CNC, présent dans toutes les décades Cinéma et société. Une Vie de femme pendant la guerre, de Cédric Condom reviendra sur le rôle des femmes pendant la Grande Guerre, massivement mobilisées au travail pour remplacer les hommes. Ida, Madelon du front de l’Artois, de Yolande Josèphe fera parler une des dernières madelons.

Nous avons également choisi de programmer 140 000 Chinois pour la Grande Guerre, réalisé par Olivier Guiton, film qui retrace un événement particulièrement méconnu, le recrutement de nombreux chinois comme travailleurs civils par les autorités britanniques et françaises. Nous sommes encore au temps des colonies, dont les habitants ont payé un lourd tribut, à l’armée française, comme les habitants des villages de France. Au moment où la xénophobie gagne du terrain en France, il est utile de le rappeler.

Par ailleurs, alors qu’aujourd’hui surgissent de plus en plus d’images d’archives, souvent reconstituées ou colorisées, il est important de s’interroger sur le statut de ces images. Dans notre société où la dématérialisation des supports prend de plus en plus d’importance, se pose la question fondamentale aujourd’hui du vrai et du faux dans les modes de représentation du réel. Nous avons choisi de vous montrer des films qui respectent avant tout l’origine des images tels que La Cicatrice. Une famille dans la Grande Guerre, de Laurent Véray, qui confronte l’histoire individuelle des membres d’une famille à l’histoire collective.

Enfin, un petit court métrage d’animation, Firewaltz, de Marc Ménager et Mino Malan déniché dans les collections du dépôt légal de la BnF montrera que de jeunes réalisateurs s’emparent du thème de la guerre de 14-18 ; preuve que ce conflit résonne encore dans notre présent.

Un ciné-concert clôturera cette programmation autour d’un film rare, Châteauroux, les fêtes du retour des poilus - 24 août 1919 de Maurice Brimbal, en partenariat avec Ciclic et la ville de Châteauroux.

Au plaisir de vous retrouver, nous vous souhaitons une bonne décade 2014.

Sylvie Dreyfus-Alphandéry, Autour du 1er mai