Note d’intention

Que l’on soit noir, maghrébin, asiatique, africain… juif, musulman, venus d’une autre rive, français mais enfant de parents venus d’ailleurs, ou tout simplement (et toute proportion gardée) du village d’à côté, parfois - pas toujours - on se sent étranger. Étranger à quoi ?

Dans Réflexions sur la question juive, Jean-Paul Sartre développait l’hypothèse selon laquelle on était juif car « l’autre », le chrétien, le français d’ici, vous renvoyait que vous êtes juif. Ainsi, écrivait-il, le seul lien qui unit tous les juifs français, « c’est qu’ils vivent au sein d’une communauté qui les tient pour juifs ».

Analyse qui vaut pour tout groupe humain mis en situation d’étranger voire de bouc émissaire, que la violence émane d’individus, de groupes sociaux ou politiques et/ ou, pire, de l’état.

Plus tard, le psychiatre et penseur anticolonialiste Frantz Fanon écrivait dans son livre fondateur pour la réflexion sur les ravages du colonialisme, Peau noire, masques blancs, « Le noir n’est pas un homme ». Par cette phrase provocatrice, il signifiait que ce sont le regard et le comportement du blanc qui créent le noir.

Il n’est pas un état qui serait d’être étranger. On ne naît pas étranger, on le devient, pourrait-on écrire, en paraphrasant ainsi l’expression de Simone de Beauvoir à propos des femmes. L’appartenance à une communauté, à un groupe ou à une famille nous structure. Elle nous relie en même temps qu’elle nous différencie. Elle nous fait mesurer ce qui nous rapproche, ce qui nous sépare, en quoi nous sommes différents les uns des autres. Tour à tour, inclus ou exclus.

En ces temps lourdement menacés par la remontée de l’influence idéologique de l’extrême droite, en ces temps de crise économique d’une brutalité extrême pour les peuples du monde, la question de la relation aux étrangers apparaît comme omniprésente dans la société française, comme dans la société mondialisée qui est la nôtre aujourd’hui. Resurgissent partout, et avec une rare violence, des manifestations massives de rejet de l’autre.

En France, tandis que se multiplient les expulsions de Roms et de sans-papiers, alors que des musulmans et des juifs peuvent encore se faire assassiner parce qu’ils sont musulmans ou juifs, au moment où le contrôle au faciès est monnaie courante et où le seul fait de s’appeler Ali ou Saïda peut entraver l’accès à un logement ou à un travail, au moment où dans l’espace européen se sont mises en place des lois qui durcissent le droit de circulation en Europe des « non Européens » (pas tous certes, seuls les pauvres qui s’efforcent de fuir la misère économique de leur pays, les riches circulant dans le monde comme ils le veulent…) ; au moment où le droit d’asile né des conquêtes de l’après-guerre est sérieusement mis à mal, Autour du 1er mai et Peuple et Culture ont voulu répondre à un sentiment d’urgence, en tentant d’interroger avec le cinéma ce que c’est d’être étranger.

À travers une sélection de films de toute nature - du film de fiction qui a fait date dans l’histoire du cinéma au documentaire, produit de façon classique ou par des associations ou des collectifs - nous questionnerons les relations que la France a entretenu avec les étrangers hier et aujourd’hui. Nous réfléchirons à la nouvelle donne que constitue la création de l’espace européen né des accords de Schengen et de la mondialisation. Nous porterons notre attention sur la situation des réfugiés aujourd’hui et sur l’évolution du droit d’asile qui s’érode toujours un peu plus.

Heureusement, s’inventent également, chaque jour, des formes de résistance, de désobéissance civile, de mobilisation, d’hospitalité et d’entraide envers les étrangers, dont la Décade rendra compte, fidèle à sa volonté de témoigner par le cinéma, de cette envie de changer le monde et de se révolter contre l’inacceptable.

La Décade Cinéma et société entend également soutenir une démarche fondamentale, faire bouger les représentations et les stéréotypes :

  • Non il n’y a pas plus d’immigrés aujourd’hui qu’hier ! Depuis des siècles, la peur de l’envahissement est le fantasme permanent de l’extrême droite.
  • Non les immigrés n’ont pas forcément envie de rester en France ! Si le droit de circulation n’était pas aussi restreint, nombre d’entre eux choisiraient d’aller et venir. Mais les lois européennes d’aujourd’hui limitent totalement la libre circulation des étrangers les plus pauvres.
  • Non le Sud n’envahit pas le Nord ! Il existe aussi des migrations Sud-Sud et de tous temps, des groupes sociaux ont choisi de migrer, d’autres étant plus sédentaires.

Ces représentations fausses induisent la peur : peur de l’autre, par ce qu’on ne connaît pas ses codes, peur de l’autre car il menace votre territoire, vos habitudes, votre relation au monde, peur fantasmée de l’autre … « Il faut avoir peur de la peur » disait Héraclite, il y a bien longtemps, phrase qui fut le credo de bien des résistants, pendant la 2ème guerre mondiale. Phrase à méditer aujourd’hui…

Pour conclure, enfin, le propos de la Décade, par d’autres possibles nous témoignerons de la richesse qu’apportent les étrangers, là où ils ont choisi de vivre. À travers des itinéraires de vie, chers au cinéma documentaire, nous irons à la rencontre de parcours individuels et collectifs d’hommes et de femmes venus du monde entier, qui contribuent tous les jours à irriguer de leurs savoirs-faire, de leur savoir-être, la société dans laquelle ils arrivent, périples qui permettent que se rencontrent et se mêlent les cultures d’ici et d’ailleurs.

Rêvons, il est toujours temps, de construire un monde fait d’identités plurielles et non nationale . « Un monde où… », comme le dit si bien la chanteuse québécoise Pauline Julien, « il n’y aurait pas d’étranger ». Un monde de tolérance et d’hospitalité. Un monde qui ferait sortir de l’entre soi. Un monde amoureux… ou comment inverser la mécanique du pire.

Sylvie Dreyfus, présidente de Autour du 1er mai.